Vie Quatresixquatre

Vie Quatresixquatre

J’ai créé mon blog principalement pour contrecarrer ma tendance naturelle à la dispersion et me fournir un objectif précis à réaliser. En premier lieu, écrire un roman et le publier semaine après semaine. J’y partage, sans prétention, deux ou trois choses auxquelles vous serez peut-être sensibles.
Mon blog Écrire de la Fiction est documenté principalement par mes lectures, pour lesquelles je fais preuve d’une grande exigence, et ma propre expérience.
Aussi loin que je me rappelle, je revois maman un livre ouvert en mains. Elle incline la tête en avant et me regarde par dessus ses lunettes de lecture. Sourcils haussés, le regard pétillant d’intelligence, elle écoute patiemment mes doléances, ou bien vérifie que je suis toujours là, concentrée sur mes devoirs.
Elle est assise, de préférence à la table de la cuisine mais parfois aussi à la grande table du salon. Elle écrit dans son grand cahier. Les mots s’enchaînent de sa petite écriture penchée et soignée, venant d’un temps où les écoles n’étaient pas mixtes et où il fallait s’appliquer, chaque matin, vingt lignes d’écriture cursive avant de commencer la leçon du jour .
le la les lui leur
le la les lui leur
le la les lui leur
le la les lui leur
le la les lui leur
– Appliquez-vous ! N’oubliez pas la majuscule !
loin lent loup loir leçon
loin lent loup loir leçon
loin lent loup loir leçon
– Attention à la cédille !
– Rangez les cahiers d’écriture, prenez les cahiers de mathématiques !
Maman écrit. Maman lit. Dans la grande maison de famille, ce qu’on trouve le plus, ce sont des livres. Toutes sortes de livres. Dans chaque pièce, chaque recoin de fenêtre, à cheval sur le bras de chaque fauteuil, aux toilettes et dans la salle de bain, dans les placards de cuisine, les armoires des quatre chambres à coucher du premier étage, sur les étagères du couloir, dans le cellier, et, par milliers, au grenier, sont alignés, entassés, empilés, stockés, parfois dans un équilibre instable et parfois sagement rangés par collection, des milliers de livres. Romans, biographies, livres d’Histoire et livres d’histoires, contes, essais, recueils de poésie et recettes de cuisine, qui se ressemblent parfois, vieux livres d’école – qu’on appelle pas encore manuels scolaires -, almanachs, pièces de théâtre – les classiques -, bandes dessinées qui ne s’appellent pas non plus encore comme ça, on dit « illustrés ».
Des livres reliés, des livres de poches, des livres dorés sur tranche et des albums pour enfants, quelques encyclopédies, deux ou trois catalogues. Mais surtout des romans. De jeunesse, de gare, de bibliothèque… Tous les Gradbury, tous les Texbrayat, tous les Stan Antonio, tous les Londone, tous les Gilles Vernes, Zoula, Hougo, Baupassant, Razimov,… Et tant d’autres !
Tous les Flip Kadick. Impossibles à énumérer, les auteurs de la bibliothèque familiale sont de tous poils et de toute figure, se mélangeant sans vergogne, se côtoyant au petit bonheur.
C’est pour moi, enfant, comme si je disposais à domicile d’une mine de diamants privée qui contiendrait aussi des filons d’émeraude et de rubis et d’améthystes et de saphirs et d’opales et de tourmaline et d’aigues-marines et de chrysocolles et de toutes les autres – des perles de culture, dirait maman.
Ma jeunesse est emplie de livres et maman compile soigneusement ses observations dans son cahier. Elle raconte. Comme sa mère avant elle et la mère de sa mère encore avant, maman est conteuse de réalité. Quand elle ne conte pas, elle lit. Et réciproquement.
J’ai hérité de tout ça. La maison, les livres, les cahiers, et plus important encore, les gènes. Je lis, je conte, perpétuant fidèlement cette kyrielle de bonnes femmes de papier qui remonte jusqu’à mon aïeule Eglandune, la première dont on se souvienne dans la longue lignée féminine qui aboutit à moi, Gordalune de Bois d’Orage.
A ce que j’ai toujours entendu dire dans la famille, Eglandune, pourtant, était dotée d’un profond manque d’imagination, doublé d’un grand sens moral. Jamais elle n’aurait inventée une seule des histoires qui l’ont rendue célèbre. Elle en aurait été bien incapable. Jamais, Ô Grand Jamais, elle n’aurait travesti la vérité, s’en tenant à relater fidèlement les péripéties de sa longue vie aventureuse, sans rien omettre, brodant peut-être un peu ici ou là pour une question de style, trois fois rien. Elle prit une part non négligeable dans les événements. A son retour, elle consigna tout, point par point, afin que la vérité ne se dilue pas dans les méandres de la mémoire et de la tradition orale. Depuis cinq générations, nous respectons scrupuleusement sa volonté, en transmettant sa vérité, que moi seule connais.
Pour cette raison et nulle autre, aujourd’hui, je suis à même de raconter la seule histoire qui soit parfaitement vraie. Ne croyez pas que j’y trouve un quelconque mérite. Chacun y va de son petit couplet, répand sa propre version, fait dire à celle-ci ou à celui-là ce qui l’arrange pour étayer sa conception du monde, mettant dans la bouche des personnages des dialogues stupides ou brillants, animant des marionnettes comme on joue du violon pour tirer de l’assistance des larmes ou des rires selon son humeur et promouvoir une morale qui est, n’hésitons pas à le dénoncer, souvent discutable.
Quant à moi, je n’ai tout simplement pas le choix. Bien que mon imagination soit tout à fait fertile, je lui dois de transmettre cette histoire telle qu’elle m’a été racontée, sans en modifier une seule virgule. J’ai donc décidé de m’y plier aujourd’hui, pour l’édification des futures générations, car au bout de cette lignée de conteuses émérites, il n’y a plus que moi, qui n’ai enfanté que des fils.
Or, les fils ne sont pas capables de transmettre quoi que ce soit sans le dénaturer. C’est plus fort qu’eux, il faut qu’ils enjolivent, qu’ils amplifient, qu’ils améliorent. Qu’ils impriment leur empreinte sur tout ce qu’ils approchent.
Eglandune peut dormir tranquille. J’ai résolu de vous dire mot pour mot l’histoire toute nue, toute crue. Vous pouvez prendre des notes. Nulle part ailleurs vous n’entendrez cette version, qui est pourtant la seule véridique.

116 CHEMIN ZEPHYR
97411
BOIS DE NEFLES SAINT-PAUL
FRANCE (LA REUNION)